{"id":1421,"date":"2022-11-12T08:00:39","date_gmt":"2022-11-12T07:00:39","guid":{"rendered":"https:\/\/cnt-so.org\/auvergne\/?p=1421"},"modified":"2022-11-12T10:51:13","modified_gmt":"2022-11-12T09:51:13","slug":"non-a-lautomatisation-des-metiers-de-lart","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cnt-so.org\/auvergne\/2022\/11\/12\/non-a-lautomatisation-des-metiers-de-lart\/","title":{"rendered":"Non \u00e0 l&rsquo;automatisation des m\u00e9tiers l&rsquo;art"},"content":{"rendered":"\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>Auteur de l\u2019article STAA-CNT-SO (Syndicat des Travailleur\u00b7euses Artistes Auteur.e.s) <\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Comme un grand nombre d\u2019autres travailleurs et travailleuses aujourd\u2019hui, les artistes auteur\u00b7ices sont confront\u00e9\u00b7es \u00e0 \u00ab&nbsp;l\u2019automatisation&nbsp;\u00bb de leur m\u00e9tier et de leur quotidien : qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019outils visant \u00e0 r\u00e9aliser des t\u00e2ches autrefois accomplies uniquement par les humains, d\u2019algorithmes mis en place par l\u2019administration ou les industries et visant \u00e0 contr\u00f4ler leurs comportements ou encore de plateformes d\u2019\u00e9changes o\u00f9 leurs cr\u00e9ations font l\u2019objet d\u2019ench\u00e8res. L\u2019humanisation permanente de la machine dans les discours m\u00e9diatiques, scientifiques et politiques, le caract\u00e8re dit in\u00e9luctable de l\u2019innovation technologique en lien avec le n\u00e9cessaire progr\u00e8s de l\u2019humanit\u00e9, la soi-disant capacit\u00e9 propre \u00e0 \u00ab&nbsp;la machine&nbsp;\u00bb \u00e0 apprendre sans l\u2019aide de quiconque renvoient \u00e0 ce que Gunther Anders appelait le sentiment de \u00ab honte prom\u00e9th\u00e9enne \u00bb ressenti par l\u2019humain devant la perfection de la s\u00e9rialit\u00e9 machinique.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019automatisation est consubstantielle \u00e0 l\u2019esprit capitaliste et \u00e0 l\u2019\u00e9volution de ses diff\u00e9rentes incarnations historiques, g\u00e9ographiques et sectorielles. Elle fut pr\u00e9sente d\u00e8s les premi\u00e8res heures de la r\u00e9volution industrielle et combattue par celles et ceux qui en souffraient \u00e0 l\u2019instar des Luddites en Angleterre au d\u00e9but du XIX<sup>\u00e8me<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle. Encore marginale alors, elle connut une v\u00e9ritable explosion, lorsqu\u2019elle fut th\u00e9oris\u00e9e et g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e par Norbert Wiener (inventeur de la cybern\u00e9tique, qui repose sur l\u2019humanisation de la machine) pendant la Seconde Guerre mondiale pour participer \u00e0 l\u2019effort de guerre. Elle occupe d\u00e9sormais le c\u0153ur de toutes nos activit\u00e9s d\u2019\u00eatres humains, notamment sous sa forme la plus aboutie \u00ab&nbsp;technologiquement&nbsp;\u00bb (autrement dit la plus aboutie dans le discours qui accompagne et sublime l\u2019innovation, la cr\u00e9ature chim\u00e9rique issue de la recherche scientifique et du savoir-faire technique), c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019Intelligence Artificielle (IA). Cens\u00e9e accompagner l\u2019humain dans son devenir meilleur, ou \u00eatre \u00e0 son service, si l\u2019on en croit la rh\u00e9torique qui justifie son d\u00e9veloppement, l\u2019IA sous-tend des logiques de rentabilit\u00e9, de performativit\u00e9 et de d\u00e9sinterm\u00e9diation qui aboutissent d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la pr\u00e9carisation et au remplacement \u00e0 terme de celles et ceux qu\u2019elle ne devait qu\u2019aider initialement.<\/p>\n\n\n\n<p>Le STAA initie sa r\u00e9flexion critique sur l\u2019automatisation des m\u00e9tiers de l\u2019art \u00e0 partir de la place prise par la traduction automatique, et l\u2019intelligence dite artificielle, dans le quotidien des traducteurs et des traductrices.<strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>La traduction n\u2019est pas un probl\u00e8me \u00e0 r\u00e9soudre<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les logiciels et moteurs de traduction assist\u00e9e par ordinateur vendent l\u2019illusion que la technologie peut effacer la \u00ab&nbsp;barri\u00e8re de la langue&nbsp;\u00bb, et r\u00e9soudre en un clin d\u2019\u0153il ce que le mythe de Babel d\u00e9peint comme un probl\u00e8me, une punition&nbsp;: la diversit\u00e9 des langues. Plus besoin de traducteur\u00b7ices&nbsp;: il suffirait maintenant de sortir son t\u00e9l\u00e9phone, ou de passer un texte \u00e0 la moulinette d\u2019une intelligence artificielle. Cette id\u00e9e s\u2019inscrit dans la continuit\u00e9 d\u2019un mouvement historique qui vise \u00e0 d\u00e9l\u00e9guer aux machines les t\u00e2ches et le savoir-faire des humains, pour faire plus vite, moins cher, avec moins de contraintes, soi-disant pour soulager les hommes et femmes de la p\u00e9nibilit\u00e9 du travail.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui avait commenc\u00e9 avec l\u2019industrie textile en Angleterre au d\u00e9but du XIX<sup>\u00e8me<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, et s\u2019\u00e9tait prolong\u00e9 dans le taylorisme, puis dans toutes les formes d\u2019automatisation des m\u00e9tiers dits \u00ab&nbsp;manuels&nbsp;\u00bb, semblait ne jamais pouvoir atteindre les activit\u00e9s artistiques et intellectuelles. C\u2019est sans doute pour cette raison, entre autres, que les \u00ab&nbsp;progr\u00e8s&nbsp;\u00bb de la traduction automatique sont observ\u00e9s avec curiosit\u00e9 et int\u00e9r\u00eat, et parfois, dans le milieu de la traduction litt\u00e9raire, avec une certaine incr\u00e9dulit\u00e9 induite par cette illusion. On a longtemps cru, par son caract\u00e8re justement \u00ab&nbsp;litt\u00e9raire&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;artistique&nbsp;\u00bb, que ce type de traduction serait \u00e0 l\u2019abri, inaccessible \u00e0 la machine. Mais la traduction automatique est aujourd\u2019hui de plus en plus performante et efficace, et son utilisation se r\u00e9pand aussi bien dans la sph\u00e8re priv\u00e9e, au quotidien, que dans le domaine de la traduction professionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019aucuns se rassurent en constatant que le niveau des logiciels de traduction automatique est toujours tr\u00e8s en de\u00e7\u00e0 des productions humaines. La traduction automatique produit des r\u00e9sultats encore tr\u00e8s insuffisants&nbsp;: erreurs plus ou moins pr\u00e9visibles, formulations maladroites, contresens pas n\u00e9cessairement d\u00e9tectables si l\u2019on ne se r\u00e9f\u00e8re pas au texte source (en cas de polys\u00e9mie, la compr\u00e9hension du contexte que seul peut avoir un humain est n\u00e9cessaire pour trancher). Dans le domaine de la traduction technique et institutionnelle, ainsi qu\u2019en traduction audiovisuelle, le recours \u00e0 la post-\u00e9dition \u2013 la correction par le ou la traducteur\u00b7ice d\u2019une traduction automatique fournie par le client \u2013 est pourtant d\u00e9j\u00e0 extr\u00eamement r\u00e9pandu.<\/p>\n\n\n\n<p>La traduction automatique reste certes marginale dans l\u2019\u00e9dition, mais elle commence \u00e0 y faire son apparition. Des maisons d\u2019\u00e9dition renomm\u00e9es proposent ainsi \u00e0 des traducteur\u00b7ices des contrats de post-\u00e9dition de textes traduits par une intelligence artificielle. Cette amputation d\u2019une partie essentielle du m\u00e9tier de traducteur\u00b7ice r\u00e9duit les d\u00e9lais et tire vers le bas les tarifs pratiqu\u00e9s dans la profession, d\u00e9j\u00e0 peu \u00e9lev\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ce que l\u2019automatisation fait aux traductions et aux traducteur<\/strong>\u00b7<strong>ices<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019appauvrissement de l\u2019exp\u00e9rience des traducteur<\/strong>\u00b7<strong>ices<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Un discours optimiste et courant pr\u00e9sente les outils de traduction automatique comme une simple aide, qui ne viendrait mettre \u00e0 mal ni le statut des traducteur\u00b7ices ni la qualit\u00e9 de leur travail. Or, une post-\u00e9dition ne peut aboutir au m\u00eame r\u00e9sultat qu\u2019une traduction r\u00e9alis\u00e9e int\u00e9gralement par un humain, d\u00e8s lors que le d\u00e9lai et la r\u00e9mun\u00e9ration sont r\u00e9duits au nom m\u00eame de cette notion de post-\u00e9dition.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette r\u00e9partition du travail sur le texte \u2014 traduction par un moteur de traduction automatis\u00e9e et correction par un\u00b7e traducteur\u00b7ice \u2014 n\u2019est pas un progr\u00e8s, car elle ne tient pas compte du fait que traduire est une exp\u00e9rience intellectuelle et sensible qui se d\u00e9roule sur le temps long, comportant des temps de recherche, de doutes et de t\u00e2tonnements.Obtenir un r\u00e9sultat de qualit\u00e9 \u00e9quivalente \u00e0 une traduction totalement humaine suppose de fr\u00e9quenter intimement le texte source, si bien que le temps pass\u00e9 sur celui-ci n\u2019est pas forc\u00e9ment moins long avec cette nouvelle approche \u2013 au contraire, dans certains cas, puisqu\u2019il faut prendre du recul par rapport au premier jet de la traduction automatique (TA) dans la langue cible, lequel fait souvent \u00e9cran \u00e0 notre perception sensible du texte de d\u00e9part. La multiplication et l\u2019encha\u00eenement de t\u00e2ches de traduction plus courtes peuvent, paradoxalement, entra\u00eener une perte de temps par rapport \u00e0 des t\u00e2ches longues.<\/p>\n\n\n\n<p>Le morcellement du travail de traduction et la r\u00e9duction du temps consacr\u00e9 \u00e0 chaque projet rel\u00e2cheront la tension du traducteur vers le texte et le d\u00e9poss\u00e9deront de son rapport au texte. Cette perte du lien \u00e0 la globalit\u00e9 de la t\u00e2che, qui accompagne g\u00e9n\u00e9ralement les processus d\u2019automatisation, cause une perte de sens ali\u00e9nante pour le travailleur, comme l\u2019illustrait d\u00e9j\u00e0 Chaplin dans&nbsp;<em>Les<\/em>&nbsp;<em>Temps modernes<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La destruction d\u2019un cadre \u00e9conomique et juridique de travail d\u00e9j\u00e0 ultra-pr\u00e9caire<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Pour ces diff\u00e9rentes raisons, le recours \u00e0 la traduction automatique risque d\u2019entra\u00eener une d\u00e9gradation des conditions de travail. Le gain de temps qu\u2019est cens\u00e9 apporter la TA sert de pr\u00e9texte \u00e0 un raccourcissement des d\u00e9lais. La d\u00e9valorisation du travail et de son image, avec des t\u00e2ches pr\u00e9sent\u00e9es comme \u00e9tant faciles et donc r\u00e9alisables par des machines, expose la traduction \u00e0 sa d\u00e9valorisation financi\u00e8re. Et la logique de march\u00e9 faisant souvent passer la rentabilit\u00e9 avant la qualit\u00e9, on observera sans nul doute une baisse des exigences vis-\u00e0-vis de la qualit\u00e9 des traductions.<\/p>\n\n\n\n<p>En ce qui concerne la traduction litt\u00e9raire, cela ouvrirait la porte \u00e0 la contestation du statut d\u2019auteur des traducteur\u00b7ices, rel\u00e9gu\u00e9s au rang de correcteur\u00b7ices de la machine. Il ne s\u2019agit pas d\u2019une simple question de statut, mais bien de posture vis-\u00e0-vis du texte&nbsp;: en tant qu\u2019auteur\u00b7ice, le traducteur\u00b7ice est un\u00b7e sp\u00e9cialiste du texte, d\u00e9tenteur\u00b7trice d\u2019une connaissance pr\u00e9cieuse, dont iel est souvent l\u2019ambassadeur\u00b7ice.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Quid de la responsabilit\u00e9 d\u2019une traduction&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce changement de statut menace de nous d\u00e9poss\u00e9der de nos textes et des droits que nous avons sur eux, d\u00e9possession \u00e0 la fois juridique et morale&nbsp;: qui est l\u2019auteur\u00b7ice d\u2019un texte en partie produit automatiquement&nbsp;? Qui en est responsable&nbsp;? Responsabilit\u00e9 vis-\u00e0-vis d\u2019\u00e9ventuelles erreurs, mais aussi responsabilit\u00e9 inh\u00e9rente \u00e0 la pratique m\u00eame de la traduction, succession de choix dont certains (y compris lexicaux) constituent des prises de position litt\u00e9raires, esth\u00e9tiques ou politiques qui peuvent \u00eatre des outils de contestation des structures d\u2019oppression. On pense par exemple \u00e0 la d\u00e9cision de Marie Darrieussecq de proposer une nouvelle traduction de l\u2019essai de Virginia Woolf&nbsp;<em>A room of one\u2019s own<\/em>&nbsp;dans laquelle elle fait le choix de traduire \u00ab&nbsp;<em>room<\/em>&nbsp;\u00bb par \u00ab lieu \u00bb plut\u00f4t que \u00ab chambre \u00bb :&nbsp;<em>Un lieu \u00e0 soi<\/em>&nbsp;plut\u00f4t qu\u2019<em>Une chambre \u00e0 soi<\/em>. Un choix qui a nouvellement remis en lumi\u00e8re comment le biais de genre influence la pratique de la traduction \u2013 pouvant m\u00eame toucher un texte pourtant pionnier du f\u00e9minisme \u2013 puisque \u00ab&nbsp;<em>room<\/em>&nbsp;\u00bb peut \u00eatre \u00e0 la fois un espace et une chambre, la chambre convoquant cependant le domaine domestique et priv\u00e9 auquel la femme est g\u00e9n\u00e9ralement renvoy\u00e9e dans les soci\u00e9t\u00e9s patriarcales.<\/p>\n\n\n\n<p>La g\u00e9n\u00e9ralisation de l\u2019automatisation au sein de la cr\u00e9ation intellectuelle et artistique pourrait effacer ou brouiller cette responsabilit\u00e9&nbsp;: l\u2019agent de la m\u00e9diation n\u2019\u00e9tant plus aussi visible, ce qui rel\u00e8ve du choix, de la d\u00e9cision n\u2019est plus clairement assignable.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ce que l\u2019automatisation fait au monde<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019appauvrissement d\u2019une exp\u00e9rience&nbsp;<em>du<\/em>&nbsp;et&nbsp;<em>au<\/em>&nbsp;monde<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Nous le constatons au quotidien&nbsp;: \u00e0 chaque fois que nous comptons sur les machines pour r\u00e9fl\u00e9chir ou faire \u00e0 notre place, nous nous d\u00e9partons d\u2019un peu de savoir et de savoir-faire, de capacit\u00e9s intellectuelles, cognitives. De la m\u00eame fa\u00e7on, la transformation du travail des traducteur\u00b7ices en travail de correction de traductions automatiques les d\u00e9poss\u00e8de du c\u0153ur de leur m\u00e9tier. L\u2019accepter, c\u2019est priver nos soci\u00e9t\u00e9s de toute une expertise de la langue et des textes qui composent le socle de nos civilisations.<\/p>\n\n\n\n<p>Et il ne s\u2019agit pas que de la traduction \u00e0 proprement parler, mais aussi des pratiques cognitives li\u00e9es \u00e0 la traduction&nbsp;: chercher, s\u2019interroger, se souvenir\u2026 Des pratiques incompatibles avec l\u2019imp\u00e9ratif chim\u00e9rique d\u2019imm\u00e9diatet\u00e9. Les cons\u00e9quences de la perte de ces pratiques, \u00e0 long terme, dans un nombre croissant d\u2019activit\u00e9s humaines. On peut \u00e9galement s\u2019inqui\u00e9ter de ce qu\u2019entra\u00eenera la g\u00e9n\u00e9ralisation de la traduction automatique quant \u00e0 l\u2019apprentissage des langues.L\u2019ancrage de l\u2019enseignement de la post-\u00e9dition au programme de nombreux cursus de formation en traduction pr\u00e9sage d\u00e9j\u00e0 de la normalisation de ces pratiques chez une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de traducteur\u00b7ices. Il est essentiel d\u2019\u00eatre vigilant pour pr\u00e9server \u00e0 long terme un savoir-faire et un savoir-\u00eatre face aux textes et \u00e0 l\u2019activit\u00e9 de traduction.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019uniformisation du texte, de la langue et du langage<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les intelligences artificielles \u00e9tant cr\u00e9\u00e9es pour reproduire ce qu\u2019elles ont analys\u00e9 dans un corpus donn\u00e9, l\u2019automatisation de la traduction et de la cr\u00e9ation de textes en g\u00e9n\u00e9ral annonce une uniformisation des textes et de la langue, homog\u00e9n\u00e9isation qui se ferait de mani\u00e8re peu visible etimpr\u00e9visible, sans contr\u00f4le humain. La cr\u00e9ation automatique tourne en boucle \u00e0 partir de cr\u00e9ations humaines (potentiellement de moins en moins humaines, \u00e0 terme), de fa\u00e7on statistique sur les sch\u00e9mas les plus fr\u00e9quents, au risque de renforcer les pr\u00e9jug\u00e9s et de creuser l\u2019\u00e9cart de repr\u00e9sentation entre ce qui est rare et original d\u2019une part et les mod\u00e8les dominants d\u2019autre part. La d\u00e9ficience de qualit\u00e9 r\u00e9side ainsi plus sournoisement dans le lissage et l\u2019appauvrissement, et pas seulement dans les erreurs produites.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019automatisation est un gouffre \u00e9nerg\u00e9tique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Autre point crucial \u00e0 prendre en compte&nbsp;: l\u2019impact \u00e9nerg\u00e9tique de l\u2019utilisation de ces technologies. En cette p\u00e9riode d\u2019urgence climatique o\u00f9 tout appelle nos soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 la sobri\u00e9t\u00e9 sur le plan \u00e9nerg\u00e9tique, les intelligences artificielles requises pour la traduction automatis\u00e9e sont incroyablement \u00e9nergivores et peu efficientes. L\u2019entra\u00eenement d\u2019une nouvelle instance d\u2019intelligence artificielle g\u00e9n\u00e8re autant d\u2019\u00e9missions carbone que cinq voitures pendant toute leur dur\u00e9e de vie, fabrication comprise (source&nbsp;:&nbsp;<em>MIT Technology Review<\/em>).<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019usage massif d\u2019intelligences artificielles n\u00e9cessaire \u00e0 la traduction automatique est une aberration \u00e9cologique qui devrait suffire \u00e0 \u00e9tablir l\u2019absence totale de bon sens \u00e0 poursuivre dans cette direction, sachant la crise climatique \u00e0 laquelle nous sommes confront\u00e9\u00b7e\u00b7s.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Est-ce l\u2019intelligence dite artificielle qui nous menace, ou la voix de son ma\u00eetre&nbsp;capitaliste ?<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>N\u2019oublions pas que les comp\u00e9tences des traducteur\u00b7ices humain\u00b7es ne sont pas transf\u00e9r\u00e9es \u00e0 de gentils serviteurs \u00e9th\u00e9r\u00e9s, n\u2019ayant d\u2019autre intention que celle de bien servir leurs ma\u00eetres&nbsp;: nous transf\u00e9rons, parfois \u00e0 notre insu, nos comp\u00e9tences et notre expertise aux entreprises qui poss\u00e8dent et d\u00e9veloppent les logiciels de traduction automatique. La situation de monopole de certaines entreprises d\u00e9veloppant des logiciels de TA (tout comme sur les logiciels de cr\u00e9ation artistique en g\u00e9n\u00e9ral) leur laissera les mains libres pour exercer leur pouvoir sur le domaine de la cr\u00e9ation. Elles pourraient ais\u00e9ment avoir une emprise sur le choix des \u0153uvres traduites (qui seraient donc largement accessibles \u00e0 moindre co\u00fbt, contrairement \u00e0 des traductions int\u00e9gralement humaines), dans quelles langues, le param\u00e9trage des logiciels (choix lexicaux \u00e0 port\u00e9e politique)&nbsp;;on imagine facilement le pouvoir qu\u2019exerceraient ces entreprises sur la pens\u00e9e, et le pouvoir politique dont jouiraient leurs dirigeants ou des acteurs politiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Contrairement \u00e0 ce qu\u2019en dit la rh\u00e9torique qui justifie son d\u00e9veloppement, l\u2019intelligence artificielle est mise au service du march\u00e9 (de la rentabilit\u00e9, de l\u2019efficacit\u00e9, de l\u2019individualisme) et non des traducteur\u00b7ices, des travailleur\u00b7euses, des \u00eatres humains qu\u2019elle est cens\u00e9e accompagner et assister&nbsp;; bien au contraire, elle les pr\u00e9carise, les fragilise et les remplace. Cette d\u00e9possession violente de notre expertise cr\u00e9erait une subordination \u00e0 des acteurs \u00e9conomiques ext\u00e9rieurs dont nous n\u2019avons aucune ma\u00eetrise, alors que l\u2019expertise que nous d\u00e9veloppons au fil des ann\u00e9es, par notre formation et la pratique de notre travail, nous est propre et int\u00e9rieure. Une fois cette d\u00e9pendance instaur\u00e9e, il sera difficile de revenir en arri\u00e8re pour s\u2019en d\u00e9faire.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette subordination \u00e0 une logique de march\u00e9 et d\u2019innovation&nbsp;<em>pour<\/em>&nbsp;l\u2019innovation exige des travailleur\u00b7euses une adaptation constante \u00e0 des technologies toujours renouvel\u00e9es, \u00e0 de nouvelles conditions de leur travail, adaptation pr\u00e9sent\u00e9e par la perspective capitaliste comme une vertu et une n\u00e9cessit\u00e9. Nous refusons de consid\u00e9rer en ces termes l\u2019int\u00e9gration de la traduction automatique&nbsp;: une telle adaptation reviendrait \u00e0 c\u00e9der \u00e0 une forme de pens\u00e9e qui, en humanisant la machine, machinise l\u2019humain. Ce serait se r\u00e9signer \u00e0 corriger plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 traduire et \u00e9crire, \u00e0 retoucher plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 cr\u00e9er&nbsp;; se soumettre \u00e0 un rythme, un processus et une pens\u00e9e machiniques, plut\u00f4t que d\u2019\u00eatre assist\u00e9 par une machine.<\/p>\n\n\n\n<p>La marche en avant de l\u2019innovation est aliment\u00e9e par la croyance en une solution technologique \u00e0 tous les \u00ab&nbsp;probl\u00e8mes&nbsp;\u00bb \u2013 \u00e0 toutes les complexit\u00e9s. Nous pensons que la mise en \u0153uvre de chaque innovation technologique doit \u00eatre pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e d\u2019une r\u00e9elle r\u00e9flexion sur les cons\u00e9quences et la finalit\u00e9 de ces outils.Ce n\u2019est pas parce qu\u2019une r\u00e9alisation est possible qu\u2019elle est souhaitable. Une innovation n\u2019est pas n\u00e9cessairement un progr\u00e8s&nbsp;; elle est susceptible de d\u00e9truire et d\u2019induire des pertes. La menace machinique qui p\u00e8se aujourd\u2019hui de plus en plus fortement sur les m\u00e9tiers intellectuels rel\u00e8ve d\u2019une question soci\u00e9tale et culturelle plus large. C\u2019est une menace qui p\u00e8se sur notre jugement et notre r\u00e9flexion, sur la richesse de nos langues et de notre pens\u00e9e. Au-del\u00e0 du refus de la traduction automatique, nous refusons un id\u00e9al machinique et post-politique o\u00f9 une efficacit\u00e9 soi-disant neutre primerait sur les activit\u00e9s et les d\u00e9cisions humaines.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>D\u00e9fense d\u2019un m\u00e9tier et d\u2019une \u00e9thique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La traduction n\u2019est pas un probl\u00e8me \u00e0 r\u00e9soudre, c\u2019est une cr\u00e9ation qui se nourrit de la richesse de la langue et des langues et l\u2019alimente constamment. C\u2019est une activit\u00e9 humaine, qui comporte une dimension communicationnelle, relationnelle et intentionnelle, et dont le r\u00e9sultat s\u2019adresse \u00e0 des \u00eatres humains. Nous refusons de nous d\u00e9poss\u00e9der de cette richesse, de notre intelligence humaine dans ces domaines.<\/p>\n\n\n\n<p>Outre l\u2019\u00e9tiolement de l\u2019\u00e9thique de la traduction, la perte de sens de notre m\u00e9tier qui nous menace, c\u2019est aussi la perte de savoir-faire, de comp\u00e9tences, de l\u2019exp\u00e9rience, de la valeur des traductions, produites en tant que cr\u00e9ations humaines.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous d\u00e9fendons le m\u00e9tier de traducteur\u00b7ices, un m\u00e9tier que nous avons appris, que nous pratiquons, ressentons, et tenons \u00e0 exercer avec une \u00e9thique que nous refusons de sacrifier. Nous refusons de sacrifier nos apprentissages, nos exp\u00e9riences, nos savoir-faire, et plus largement nos existences sur l\u2019autel de l\u2019innovation.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Nous refusons&nbsp;:<\/strong><\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li><strong>L\u2019amputation de l\u2019\u00e9thique de la traduction induit par l\u2019IA industrialis\u00e9e<\/strong><\/li><li><strong>La d\u00e9valorisation symbolique et mat\u00e9rielle du m\u00e9tier de traducteur\u00b7ice<\/strong><\/li><li><strong>Le morcellement du travail de traduction induit par la post-\u00e9dition<\/strong><\/li><li><strong>Le transfert de nos comp\u00e9tences aux industries de l\u2019innovation pour l\u2019innovation et le seul profit<\/strong><\/li><\/ul>\n\n\n\n<p><strong>Nous appelons \u00e0&nbsp;:<\/strong><\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li><strong>Une compr\u00e9hension r\u00e9elle du m\u00e9tier de traducteur\u00b7ice&nbsp;: du temps, une relation intime au texte, des conditions de travail d\u00e9centes<\/strong><\/li><li><strong>Des prises de position fermes des travailleur\u00b7euses du texte \u00e0 toutes les \u00e9tapes de la cha\u00eene du livre<\/strong><\/li><li><strong>Une r\u00e9elle et imminente r\u00e9flexion collective sur les cons\u00e9quences et la finalit\u00e9 de ces outils\/cette innovation<\/strong><\/li><\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Auteur de l\u2019article STAA-CNT-SO (Syndicat des Travailleur\u00b7euses Artistes Auteur.e.s) Comme un grand nombre d\u2019autres travailleurs et travailleuses aujourd\u2019hui, les artistes auteur\u00b7ices sont confront\u00e9\u00b7es \u00e0 \u00ab&nbsp;l\u2019automatisation&nbsp;\u00bb de leur m\u00e9tier et de leur quotidien : qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019outils visant \u00e0 r\u00e9aliser des t\u00e2ches autrefois accomplies uniquement par les humains, d\u2019algorithmes mis en place par l\u2019administration ou les [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":1422,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[23],"tags":[],"class_list":["post-1421","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-staa"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cnt-so.org\/auvergne\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1421","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/cnt-so.org\/auvergne\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/cnt-so.org\/auvergne\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cnt-so.org\/auvergne\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cnt-so.org\/auvergne\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1421"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/cnt-so.org\/auvergne\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1421\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1448,"href":"https:\/\/cnt-so.org\/auvergne\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1421\/revisions\/1448"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cnt-so.org\/auvergne\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1422"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cnt-so.org\/auvergne\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1421"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/cnt-so.org\/auvergne\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1421"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/cnt-so.org\/auvergne\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1421"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}